Mathieu est militaire. Grâce à son métier, il vit de longues heures de calme en pleine nature. Loin d’appréhender ces moments de solitude, il les accueille avec philosophie.

Le calme de la nuit printanière est déchiré par un brame d’outre-tombe, qui réveille Mathieu en sursaut. Instinctivement, ses mains se resserrent sur son fusil d’assaut. Le cœur battant, il scrute les ténèbres à la recherche de l’origine de ce bruit inhabituel. L’idée que ce puisse être l’ennemi lui semble absurde. Si on voulait les égorger, son binôme et lui, dans leur sommeil, on n’aurait sans doute pas fait tout ce raffut. Et voilà que ça recommence. Ce son ne ressemble pas à ce qu’il a l’habitude d’entendre, et ça n’est pas pour le rassurer, au point qu’il n’ose même pas parler à Patrick, qui montait la garde pendant que lui-même prenait trente minutes de repos bien méritées. D’ailleurs, sans même avoir à parler, il le sent aussi aux aguets de l’autre côté de l’arbre auquel ils sont adossés, dans un bosquet qu’ils ont pris soin de choisir aussi inaccessible que possible pour le cueilleur de champignons comme pour l’ennemi.

Après de longues minutes, le cerf exprime à nouveau son envie de se reproduire. Mathieu n’y tient plus et chuchote à Patrick, à la limite de l’audible :

« Putain, mais c’est quoi ce merdier ? »
« J’en sais rien... On dirait une bête, non ? »

« Ouais... ça doit être ça. De toute façon, si c’est autre chose, on le verra vite venir. On tourne ? ça va être ma garde, là... »

« OK, réveille-moi un peu avant qu’on bouge... » « OK. »

A peine la conversation terminée, Mathieu entend la respiration régulière et profonde du dormeur compulsif. Il faut dire que ça fait plusieurs jours que la mission dure, et que le binôme n’a pas dormi plus d’une demi-heure d’affilée. On comprendra donc aisément que Patrick ne se soit pas fait prier pour en écraser un peu. Et puis au beau milieu de la pampa, en dehors du rut des cervidés et de quelques insectes inquisiteurs, la nuit est plutôt calme : on trouve aisément le sommeil. Ce calme, c’est aussi un peu l’occasion de se recentrer, se dit Mathieu. On a accès à une facette du monde peu connue du commun des mortels. Ce n’est pas donné à tout le monde de vivre pleinement, au sens propre du terme, plusieurs journées à la suite, en total isolement. En dépit de tous les désagréments plus ou moins triviaux que ça implique, à commencer par le manque de sommeil et la nourriture de campagne, Mathieu a un faible pour ces moments d’exception, dont il rêve lorsqu’il est cantonné au régiment.

Ici, au milieu de nulle part, on n’a pas d’autre loisir que ses propres pensées et les activités de l’ennemi. Parce que dans une situation optimale, quand on est éveillé, l’autre membre du binôme dort, et vice versa. Malheur à ceux qui ne respecteront pas cette règle d’or : question de vie ou de mort. Dans ce relais, on fait donc confiance à l’autre, et plus le temps passe, moins on échange les banalités d’usage au réveil. Le plus souvent, on se sert du bout de son canon pour sortir le copain de sa léthargie. Pour les récalcitrants, on utilise aussi le bon vieux coup de pompe dans le sac qui sert d’oreiller. Efficace si on n’a pas envie de perdre une minute de sommeil. Quoi qu’il en soit, on vit seul à deux. Un peu comme dans un couple dont le mari travaillerait le jour et la femme la nuit.

Ici, pas de chef acariâtre, pas de chaîne d’information en continu, pas de copine control freak qui voudrait qu’on lui rende compte du moindre battement de cil. Mathieu est peinard, concentré sur sa mission. Quand on y pense, il s’agit peut-être d’une simple illusion de plénitude due au changement de contexte. Peut-être qu’on demeure tout de même asservi à quelque chose quoi qu’il arrive.

Un autre fait relativement rare est le silence quasi-total observé pendant ces déploiements. On minimise au maximum les échanges, et la peur d’attirer les ennuis par manque de discrétion suffit à dissuader les plus bavards de raconter leur vie au camarade somnolent qui aurait par miracle du mal à attraper le train du marchand de sable. Si on devait compter le nombre de mots prononcés sur une semaine dans ces cas-là, on arriverait à un total des plus faméliques. On choisit attentivement ses mots ; pas de risque d’avoir une panne d’inspiration. Attendre une demi-heure pour dire un truc à son pote est un bon exercice de self control. Troubler volontairement son petit quota de sommeil serait un sacrilège impardonnable. Presque aussi impardonnable que de manger les petites douceurs qu’il a amenées avec lui dans son barda, au prix d’un peu de souffrance dorsale supplémentaire.

L’un dans l’autre, se dit Mathieu alors que Patrick taule sévère, on apprend à se satisfaire du minimum vital. Mieux, on apprécie dans des proportions inattendues le retour à la réalité et au confort. Une nuit ininterrompue devient l’équivalent d’une nuit dans un palace. La dégustation d’un burger s’apparente à un festin dans un resto étoilé. Une conversation triviale en état d’hypovigilence se mue en moment inoubliable de relaxation. C’est peut-être ça, le secret du bonheur. Se priver pour mieux profiter de ce qu’on a. Ou alors changer régulièrement ses conditions de vie.

Perdu dans ces considérations de privilégié du monde moderne, Mathieu n’en prête pas moins une oreille attentive aux bruits de la forêt. Tant que ça ronronne, c’est que tout va bien. Que toute une colonie d’insectes cesse de crisser, et c’est sans doute les ennuis qui débarquent. Derrière son dispositif de vision nocturne, il ne lâche pas des yeux les accès à leur retraite. A

M ais à choisir, autant être asservi à des considérations de survie plutôt qu’à une

pluie de notifications dont on se jure de les désactiver, mais qu’on ne se résout finalement

jamais à éradiquer totalement. A nouveau, l’étrange bruit se fait entendre, suffisamment proche pour que Patrick se réveille. Pâteux, il se redresse sans bruit, la respiration accélérée.

« Il y a un truc qui bouge, vers le nord, » lui indique Mathieu, en réponse à sa question muette. « Je crois bien que c’est un cerf. »

En effet, alors que la forêt commence à s’éclaircir tout doucement à l’approche du lever du soleil, Mathieu distingue les bois majestueux d’un grand cerf de l’autre côté de la lisière. La bête, inconsciente de la présence d’humains armés jusqu’aux dents qui se feraient bien un bon gigot s’ils n’avaient pas peur d’attirer l’attention avec la fumée, se promène tranquillement à la recherche d’une partenaire. Pour qui ne l’a jamais entendu, le son qu’elle émet à cette occasion est plutôt étrange.

« Oui, c’est ça, c’est un cerf. On n’a pas idée de réveiller les gens comme ça... » plaisante Mathieu. Patrick, lui, n’est pas d’humeur à plaisanter.

« La prochaine fois qu’il l’ouvre, j’en fais mon quatre-heures. J’adore le gibier, et ça remplacera les rasquettes, » menace-t-il.

« C’est le bel animal, tout de même, » lui répond Mathieu, d’humeur contemplative.

Patrick grogne quelque chose à propos de l’endroit où Mathieu peut se mette son bel animal, et se rendort sur le champ. Il reste un bon quart d’heure avant de changer d’endroit, et ce n’est pas un futur trophée de chasse qui va l’empêcher de profiter de la fin de sa sieste.

Mathieu, lui, regarde le cerf s’éloigner doucement, avant de se reconcentrer sur la sécurité immédiate du binôme. Il n’est pas impossible que l’ennemi soit vicieux au point de dresser des bestiaux à détourner l’attention des commandos en mission...

Petit à petit, le jour infiltre les bois. Sur une semaine, Mathieu en aura vu des levers et des couchers de soleil. Un autre avantage indéniable sur le civil moyen, calfeutré dans son milieu urbain, un milieu qui avale le soleil dès que ce dernier approche trop près de l’horizon. On a beau dire, sourit Mathieu intérieurement, il se passe quelque chose à ces moments-là. La nature frissonne tout entière, on touche du doigt notre statut de mortel, on est en état de ravissement. Mathieu n’est pas un poète dans l’âme, mais il est viscéralement sensible au caractère cyclique de la nature, quand il sait que sa propre vie sera d’une irrémédiable linéarité.

Jamais deux fois la même expérience, et toujours ce soleil qui se lève et se couche, témoin de notre course contre le temps. L’un dans l’autre, se dit-il, j’ai de la veine.

Mathieu jette un œil à sa montre, maintenant lisible sans l’aide des aiguilles phosphorescents. Ouais, finalement, mollo sur la philo : il vient de rester éveillé dix minutes de trop, à force de regarder la nature tourner en rond. Petit coup de canon sur la partie de Patrick qui dépasse du tronc de l’arbre, et le dormeur ouvre brusquement des yeux vitreux.

« On lève le camp, belle endormie, » chuchote Mathieu. « C’est à nous de chouffer ».

Patrick, en l’espace d’un instant, a repris ses esprits, et est prêt à partir. Il n’y a quasiment rien à ranger : en cas de pépin, il faut pouvoir déguerpir en vitesse, sans avoir à remettre un slip propre et à plier la nappe de pique-nique, et ce qu’on soit de garde ou qu’on soit de sieste. Après une rapide vérification mutuelle de leur camouflage facial, les deux commandos se glissent entre les branches qui leur offraient une protection naturelle contre les vues ennemies, et se dirigent vers l’objectif qu’ils observent depuis maintenant presque une semaine. Un signe de reconnaissance est échangé avec le binôme qui a passé les dernières heures à s’intéresser au comportement des « enculés d’en face ». Dès que Patrick et Mathieu sont en place, les deux autres filent à l’anglaise pour aller profiter d’un peu de détente. Pas un mot n’a été échangé, juste quelques gestes et un carnet de notes.

En observant le camp ennemi, Mathieu anticipe la tempête à venir. Dès que la nuit sera à nouveau tombée, il sera temps de passer à l’action. Et là, plus question de s’attarder sur les ébats des mammifères ou sur la course du soleil, il faudra slalomer entre les brindilles pour pouvoir surprendre la sentinelle, et éviter d’avoir à ouvrir le feu. C’est pour Mathieu une autre forme d’amour du calme. Le moindre cliquetis de l’arme contre les équipements pourrait mettre la mission en péril, et c’est la dernière chose qu’il désire. Tout devra se faire en silence et en discrétion, de façon à tromper jusqu’à la vigilance des rapaces nocturnes qui hululent dans les bois à longueur de nuit.

C’est à cette condition que Mathieu pourra finalement profiter du bonheur inestimable de quelques jours de repos bien mérités, dans l’animation d’un pub irlandais ou d’un fast-food de bon aloi, avant de cuver ses excès pendant la quinzaine d’heures de sommeil qui suivra.

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