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L’anti-calme

Le quotidien de Rob, vendeur en salle de marchés

A moins de travailler en salle de réanimation ou dans une tour de contrôle aérien, je doute pouvoir retrouver un rythme proche de celui que j’ai adopté ces dernières années. Et pour cause, être vendeur de produits macro au sein d’une banque d’investissement coche à peu près toutes les cases de l’anti-calme.

De nombreux produits s’échangent tous les jours sur les marchés financiers (actions d’entreprises, obligations, devises, matières premières). Les banques d’investissements jouent le rôle d’intermédiaires entre leurs clients et les marchés financiers. Les traders sont des gestionnaires de stock et redistribuent les positions que les clients de la banque leur achètent ou leur vendent. Les vendeurs sont la porte d’entrée de ces clients dans la banque ; ils conseillent les clients sur l’évolution des cours et assurent la transmission des prix entre clients et traders.

Par ailleurs, le concept de risque est omniprésent dans ces métiers. On appelle risque le fait de détenir une quantité d’un produit financier dont le prix peut bouger en votre défaveur. Les cours des produits fluctuent à la seconde si bien que les vendeurs doivent être extrêmement prompts à déplacer ce risque des clients aux traders et vice versa. Nous jouons donc à nous jeter une patate chaude, sauf que la patate est une bombe à retardement de dizaines de millions de dollars.

Enfin, les hedge funds, nos clients, sont des entreprises d’investissement spéculatif. Les gestionnaires de portefeuilles sont souvent des vétérans du trading qui placent le capital de leurs fonds afin d’exploiter au mieux les anomalies du marché. Ce sont des investisseurs sophistiqués ; leur niveau d’exigence en termes de rapidité d’exécution et de compétitivité des prix est le plus élevé. Par conséquent, nous sommes une des dernières équipes à faire du trading à la voix; vendeurs et traders bondissent et hurlent les instructions et les prix: cela nous permet de servir nos clients le plus rapidement possible et surtout, cela explicite quel collègue est en charge du risque à un instant donné.

Au regard de ces observations préliminaires, il vous est donc aisé de comprendre que les vendeurs auprès des hedge funds sont les fusibles d’un circuit en surtension.

En effet, nous passons nos journées derrière une demi douzaine d’écrans dont la moitié sont consacrés à Bloomberg. Bloomberg nous renseigne en temps réel sur les cours des produits financiers ; vos écrans clignotent donc en rouge et en vert à chaque instant, selon que des valeurs montent ou baissent. Bloomberg, c’est aussi une formidable agence de presse. Les marchés réagissent à l’actualité géopolitique et économique ; il est donc crucial d’obtenir ces informations le plus rapidement possible. Dans les faits, un prompteur vomit des dépêches si fréquemment qu’il est impossible d’en lire le titre. Enfin, Bloomberg offre une extraordinaire messagerie instantanée pour communiquer efficacement avec vos clients. Des centaines de chats sont ouverts et une alerte retentit sur tous les postes de votre desk à chaque fois qu’un client demande une cotation ou pose une question.

Système infaillible au point que les vendeurs s’évertuent à développer la prise en charge (ou pick-up time) la plus prompte de leurs clients – en moyenne, cinq secondes ; inacceptable au delà de dix secondes. Si par malheur votre client s’agace de votre manque de réactivité, il sonnera frénétiquement la cloche et, en digne descendant du wizz, un bruit de gong résonnera dans les allées de la salle de marché. Et comme une bonne nouvelle n’arrive jamais seule, comptez sur le fait que lorsqu’un client sonne la cloche, tous les vendeurs se crispent et commencent à se crier les uns sur les autres pour s’assurer que nos clients sont correctement pris en charge.

Faut il encore parler des téléphones ? Chaque client dispose d’une ligne directe avec les équipes de vente et une dizaine de postes sonnent à chaque appel. Là encore, le pick-up time a son importance et il est déconseillé de laisser un téléphone sonner deux fois. Afin de ne pas perdre de temps à composer un numéro et à décrocher ; ils sont munis de micros et de hauts parleurs pour que traders et vendeurs de différents continents puissent communiquer entre eux. On retrouve un petit côté talkie-walkie, à l’exception près que nous sommes plusieurs centaines à crier nos instructions sur le même canal lorsque les marchés s’énervent. Un charme rustique à la Stranger Things somme toute mais il existe des atmosphères de travail plus calmes.

Pour la déconnexion aussi il faudra repasser. Le premier jour on vous remet votre blackberry sur lequel on vous recommande de paramétrer des alertes sonores lorsqu’un membre de votre équipe ou vos supérieurs vous écrivent. Sur votre téléphone personnel, on vous demande d’installer l’application Bloomberg et d’enregistrer tous les numéros personnels de vos collègues, au cas ou. On vous écrit rarement le soir ou les weekends mais vous ne pouvez pas vous séparer de votre téléphone lorsque vous allez aux toilettes, lorsque vous allez chercher un café ou à l’heure de descendre pour déjeuner.

Les déjeuners aussi sont infernaux. Si vous souhaitez déjeuner avec un collègue, il vous faut tout d’abord vous coordonner pour vous lever et quitter vos postes précisément au même moment. Cette précaution évite que l’un de vous se retrouve soudainement sollicité par un client ou un prix et qu’il vous laisse l’attendre. C’est que votre temps est précieux! Vous avez prévenu votre équipe que vous vous absentiez et ils comptent sur votre retour quelques minutes plus tard. C’est amplement suffisant pour retrouver votre lunch date du jour, attraper une salade et remonter rapidement à votre poste (les salles de marchés sont généralement au premier étage : pas de perte de temps dans les ascenseurs) et déjeuner en tête à tête avec ses écrans. La bonne nouvelle? Vous n’aurez pas besoin de déverrouiller votre ordinateur, il n’a pas eu le temps de se mettre en veille…

Pourtant, il nous arrive parfois de perdre notre calme.

Certains événements macroéconomiques ou géopolitiques ont un impact fort sur les marchés et peuvent nous submerger. Les décisions des banques centrales (ces institutions nationales définissent la politique monétaire de leur pays tous les deux mois en moyenne) et les chiffres de l’emploi américain (publiés tous les premiers vendredis du mois à 13h30) en sont la meilleure illustration. Nous attendons ces rendez vous avec impatience parce qu’ils sont ce qui rend ce métier passionnant: ils cristallisent les changements dans l’économie et les interprétations qu’en font les acteurs de ces marchés; valident ou infirment nos intuitions, nos analyses et nous poussent à repenser les projections que nous émettons. Nous nous enivrons de cette impatience et quelques minutes avant que nos Bloomberg publient l’information, nous sommes saisis d’une effervescence puérile et grégaire. Nous frappons nos bureaux de nos poings et les membres de l’équipe s’échangent des encouragements en criant leurs noms respectifs.

Nous nous concentrons quelques secondes avant l’heure fatidique dans un silence de mort avant que la dépêche ne tombe. De concert, nous poussons un cri d’étonnement lorsque les chiffres dévient trop des anticipations du marché. Alors, toutes les lignes commencent à sonner, les ordres d’achat et de vente pleuvent et nous hurlons les instructions le plus fort et le plus vite possible tandis que retentit dans nos talkie walkies la voix de nos économistes qui actualisent leurs modèles et leurs prévisions.

Plus sporadiques, les nouvelles politiques ou géopolitiques sont encore plus captivantes. Du Brexit à l’élection américaine en passant par le coup d’état avorté en Turquie; l’actualité politique peut déclencher des mouvements extrêmement volatils sur les marchés. Y assister dans une salle des marchés donne l’impression d’être témoin de l’histoire qui s’écrit et de voir naître sous ses yeux de nouveaux paradigmes dans ces états ou régions. Les sommes engagées ont tendance à dramatiser les enjeux, si bien qu’il y a exactement un an nous étions suspendus aux lèvres d’un François Bayrou qui annonçait son ralliement à Emmanuel Macron et à traduire instantanément sa conférence de presse pour nos clients. Dans la foulée, le cours des obligations françaises bondissait et l’euro se montrait plus résilient car il semblait alors moins probable que le Front National puisse l’emporter et créer la surprise comme le firent le Brexit et Donald Trump.

Fraternels encouragements de mon boss à l'aube du Brexit

Je m’appelle Rob, j’ai 28 ans et je suis vendeur dans une banque d’investissement à Canary Wharf, le quartier financier de Londres. Il y a quelques mois, j’ai rencontré les fondateurs d’AuCalme qui m’ont fait part de leur projet, aux antipodes de ce quotidien que je viens de décrire. J’ai trouvé le concept intéressant et leur ai fait la promesse qu’à raison d’un weekend par trimestre, je prendrai l’habitude de me déconnecter complètement. Le 16 et 17 décembre derniers, j’ai débranché. L’agacement du vendredi soir cède la place à l’amusement le samedi et au soulagement le dimanche. J’ai réussi à convaincre trois membres de mon équipe et nous partons Au Calme en avril.

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