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La vie sans smartphone

Cécile vit à Paris sans smartphone. Elle nous raconte son quotidien dans un article haut en couleur...

- J’ai voulu t’ajouter sur WhatsApp, mais je ne t’ai pas trouvée…

- C’est normal, je n’ai pas WhatsApp. En fait, je n’ai pas de smartphone.

- QUOI ?!?

Regard ébahi de mon interlocuteur. Silence gêné. C’est un peu comme si j’avais annoncé que je vivais sans eau courante ni électricité.

- Mais comment tu fais pour… ?

Il ne termine même pas sa phrase, perdu devant le nombre de fois et de situations où il se sert de son smartphone. Il arrive aux limites de son imagination. Comment une Parisienne de 25 ans, membre de la génération Y, ayant grandi avec Internet et les réseaux sociaux, peut-elle décemment vivre sans smartphone ? Comment m’étais-je retrouvée dans une telle situation ?

Imagine there’s no smartphone

It’s easy if you try

Imagine all the people

Living for today…

A l’origine, c’est une question de prix. Lorsque les smartphones sont apparus en masse, au début des années 2010, le téléphone que j’avais depuis le lycée fonctionnait bien, et je préférais garder mes économies pour voyager. Un jour, mon maître de stage m’a dit, en me montrant son iPhone : « le problème de ces téléphones, c’est qu’une fois que tu en as un, tu ne sais plus vivre sans ». C’était en 2013 : Snapchat venait d’arriver, WhatsApp n’était pas encore là, mais c’était la grande époque de Candy Crush, et mes collègues passaient leur temps libre à pulvériser des bonbons sur leur écran.

" Mon seul courage est d’avoir reconnu ma lâcheté "

Je me suis donc méfiée de ce qui me semblait être un point de non-retour. Ayant déjà bien du mal à éteindre mon ordinateur le soir, je savais que je ne saurais pas me maîtriser si j’avais accès à Internet sur mon téléphone. Mon seul courage est d’avoir reconnu ma lâcheté : j’ai préféré fuir plutôt que d’essayer de maîtriser une addiction potentielle.

Lorsque mon fidèle Samsung à clavier coulissant et semi-tactile a rendu l’âme (celui-là même que tout le monde s’arrachait en 2006), j’ai choisi un téléphone « classique », c’est-à-dire qui ne fonctionne pas avec des applications à installer, mais avec un menu à l’ancienne. Je peux accéder à Internet, mais le débit est trop faible pour l’utiliser comme sur un ordinateur : je ne m’en sers donc que dans les cas d’urgence. Il ne m’a presque rien coûté, et je paye moins de 11€ de forfait par mois. Ergonomiquement, il n’a rien à voir avec les frigos miniatures comme le Nokia 3310 : il est fin, léger, il tient dans ma poche, et la batterie dure deux semaines, voire plus. Je ris intérieurement quand un collègue désespéré vient me demander un chargeur, comme un assoiffé dans le désert demanderait un verre d’eau…

Mais comment fais-je pour vivre, ou survivre, avec un téléphone pareil ? C’est très simple : je vis comme tout le monde vivait à la fin des années 2000. Ce qui peut sembler préhistorique pour certains n’a, en réalité, même pas dix ans d’âge. Très concrètement, je ne lis l’actualité, mes mails, et mes notifications Facebook qu’une fois par jour, lorsque j’ai un ordinateur sous la main : à la pause déjeuner, ou bien juste avant de quitter mon bureau – je suis suffisamment pressée de rentrer chez moi pour ne pas m’attarder sur un fil d’actualités dérisoire. Lorsque je travaillais dans une entreprise qui censurait Facebook, j’allumais mon propre ordinateur en rentrant chez moi, environ 2 fois par semaine, avant le dîner pour que la faim me rappelle de ne pas m’y attarder. Je vois donc les messages avec un ou plusieurs jours de retard, mais quelle importance ? Ce qui ne peut attendre se fait par SMS.

Chaque année, j’investis quelques euros dans un agenda en papier, où je note mes rendez-vous, mes sorties, l’adresse précise où je dois me rendre, le code, l’étage, l’horaire. Lorsque je ne connais pas l’endroit, je consulte un plan avant de partir, je recopie mon itinéraire dans les grandes lignes si nécessaire. Si je me perds, je demande mon chemin aux passants ou aux commerçants, ou bien je cherche un plan : à Paris, il y en a un dans chaque abribus et à la sortie de chaque station de métro.

" J’attends souvent de voir une personne en chair et en os pour lui raconter ma vie.​ "

J’attends souvent de voir une personne en chair et en os pour lui raconter ma vie. Quand je cherche une idée de recette, je consulte un livre de cuisine, ou j’improvise. Quand j’ai la flemme de cuisiner, je vais acheter un plat à emporter en bas de chez moi. J’utilise les transports en commun pour rentrer de soirée, et je ne me sens pas frustrée de devoir partir avant 2h du matin pour attraper le dernier métro, si je veux éviter le Noctilien. Quand je voyage, j’emporte mon appareil photo. J’écoute de la musique avec mon iPod, qui marche toujours depuis 2010, époque où Apple n’avait pas encore inventé l’obsolescence programmée.

" Je prends le risque de me tromper, de perdre du temps..."

En résumé, je m’organise, j’anticipe, et je demande de l’aide. Je fais fonctionner mon cerveau, ma mémoire, mon sens de l’orientation, ma sociabilité, mon imagination, plutôt que d’utiliser systématiquement des béquilles en forme d’application qui, à terme, me désapprendront à marcher toute seule. Je prends le risque de me tromper, de perdre du temps, de manger des plats absurdes, de rentrer à pied en pleine nuit, mais n’est-ce pas ce genre de raté qui laisse des souvenirs mémorables et rend la vie moins monotone ? No risk, no fun !

Bien sûr, tout cela m’est facile parce que j’habite à Paris, avec tous les services nécessaires à proximité. Mais dans ces conditions, pourquoi utiliser un smartphone ? Pour être plus efficace, plus réactif ? Sûrement, mais ce qui est un atout dans la vie professionnelle ne l’est pas forcément dans la vie privée. Ne pas avoir accès à tout, tout le temps, m’oblige à être patiente, et me libère de cette angoisse de réactivité permanente. Le monde continue de tourner en mon absence, et je suis obligée de lâcher prise, puisque je ne peux pas réagir à tout, à tout instant. Je suis donc libre de me consacrer à 100% à ma tâche du moment, et aucune notification ne vient me déconcentrer.

Rapport au temps, à l’espace, aux autres

Je vis ma vie ici et maintenant, plutôt que de la relayer dans l’immédiat sur les réseaux sociaux. Le 17 novembre dernier, entre 17 et 18h, j’admirais le coucher du soleil sur la rade de Marseille, et personne ne l’a su, à cet instant précis. J’ai préféré profiter du spectacle. Je doute que quelqu’un se soit senti lésé de ne pas avoir eu l’information « en temps réel ».

Au cas où, voici des photos pour me rattraper :

J’apprends à vivre l’instant présent, avec les personnes et le décor qui m’entourent. Je préfère demander mon chemin à un être humain plutôt qu’à Google, et sentir un élan de gratitude pour cet étranger qui a pris trente secondes de son temps pour m’aider. Je regarde le sourire de mon voisin dans le métro plutôt qu’une photo sur Tinder. J’admire un vol de mouettes sur les toits de Paris plutôt qu’une photo de plage envoyée par un ami en vacances. Et si vraiment mon entourage n’a aucun intérêt, je laisse vagabonder mon imagination…

Ne pas avoir de smartphone ne m’a jamais empêchée d’avoir une vie sociale, d’organiser des sorties, des vacances. Je n’ai jamais envoyé de snap, je n’ai ni Twitter, ni Instagram, et les Pokémons sont un souvenir de l’école primaire. Mais quand je regarde ces dix dernières années, je n’ai vraiment pas l’impression d’être passée à côté de ma jeunesse. Et si vous voulez vérifier que je ne ressemble pas une à Amish technophobe, rendez-vous au prochain afterwork d’AuCalme le 7 mars…

Découvrez les photos d'un week-end auCalme !

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