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Malanka ou la fureur de vivre

Une grande table en bois massif dressée en plein air et chargée de zakouskis ; des visages plein de bonhomie et la silhouette lointaine des Carpates qui se dessine dans la nuit. L’ami avec qui je suis, entre deux gorgées d’alcool tiré du fond du jardin, me lance : “Devant des scènes de vie comme celle là, je ne peux m’empêcher de penser qu’il peut t’arriver n’importe quoi la semaine prochaine, au boulot comme en amour, ça n’aura que peu d’importance”. Oui, dans un instant de lucidité, il avait saisi l’essence du moment.

Un air d’éternité règne dans ce petit village de la Bucovine ukrainienne - Krasnoïlsk - pris par les neiges d’un hiver rigoureux. C’est un weekend très attendu par les habitants du village et de ses alentours qui célèbrent Malanka, une fête votive en l’honneur de Mélania, une sainte chrétienne du IVe siècle. Puisant ses origines dans le paganisme des paysans des Carpates, la fête marque la nouvelle année dans le calendrier julien (13 janvier), ainsi que le chemin du printemps. Sans logement, ni tracas, nous voilà débarqués dans ce petit coin frontalier de la Roumanie, où il nous faut vite choisir l’une des quatre processions (“Kut’) qui se dérouleront ce soir, le village étant divisé en plusieurs “Kut” célébrant chacune sa Malanka.

La notre s’appelle Putna, et se reconnaît par ses costumes de paille symbolisant la figure de l’ours. Leur poids dépasse parfois les cent kilos. Sur une musique de cuivres et de tambours, les différents personnages qui forment la procession (gitans, vieillards, docteurs, hommes déguisés en femmes, rois et reines, ours...) se mettent en branle sur les coups de 18h pour faire le tour des maisons et récolter de l’argent jusqu’au petit matin. La nuit tombée, une euphorie collective et désordonnée s’empare alors de nous, au cours de laquelle les gars du coin, parfois torses nus, chantent à perdre leur voix, et affrontent le froid à coup de rasades et d’accolades. Des mini-banquets dressés par les propriétaires des maisons visitées ponctuent notre parcours et permettent de reprendre des forces, car le froid épuise.

Les scène de combats entre les ours, bardés de chaînes, et leurs dresseurs sont parfois violentes, et l’on comprend alors toute la dimension expiatoire de la fête. Aujourd’hui encore, la vie reste rude pour les habitants de la région, et beaucoup de jeunes partent trouver un emploi à la ville (Chernivtsi, la capitale régionale, ou en Europe). Parmi les participants, nous rencontrons Adrian, dans son costume de gitan, qui revient chaque année sur ses terres à l’occasion de Malanka. Il vit à Londres, et c’est une fête qu’il ne manquerait sous aucun prétexte. Elle lui permet de retrouver une fureur de vivre qu’il peine à trouver dans sa vie rangée dans la mégapole. On rit, on se comprend parfois tant bien que mal avec l’aide du dialecte local ayant pris du vocabulaire des différentes influences de la région, et l’on n’a d’autres préoccupations que de se délester des habits de citadin au profit de nouveaux costumes, parfois plus fidèles à ce que nous sommes au fond.

La fête continuera jusque tard dans la nuit de dimanche, jour où les Kut convergeront pour parader ensemble, dans des tenues aussi splendides que ubuesques. Entre temps, une nuit dans l’école du village et des rencontres en tout genre auront marqué notre passage et réconcilié avec l’inconfort.

J’ai voulu faire part de cette expérience à l’équipe d’AuCalme car j’ai réalisé qu’il y a bien des manières de promouvoir un retour au calme, parmi lesquelles retrouver cette fureur de vivre intense, éphémère et régénératrice. Ce weekend, le calme de la campagne et le son du coq avaient subitement disparu pour laisser place au chant de l’homme, s’égosillant pour reprendre, à l’unisson, les airs stridents des cuivres, et puiser des forces insoupçonnées pour se dépasser le temps d’un weekend. Je n’ai pu m’empêcher de sourire devant la semaine qui commençait en débarquant lundi matin, sale et moribond, sur le quai de la gare de Kiev. Je pensais à ceux de Krasnoïslk, ou de Londres ; j’étais heureux.

Augustin travaille et vit en Ukraine depuis quelques mois. Il souhaite partager avec nous sa passion pour la culture slave. Si vous passez par Kiev, n'hésitez pas à aller partager un repas avec lui !

Découvrez les photos d'un week-end auCalme !

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